Verbier Festival 2022 – Musique de chambre en majesté

23 JUILLET 2022 | PAR VICTORIA OKADA

Le Verbier Festival (15-31 juillet) bat son plein dans le Valais. La musique de chambre a toujours été l’un des points forts du Festival, mais cette année, à en juger avec les quatre concerts auxquels nous avons assisté, la supériorité de la petite formation se confirme indéniablement.

Daniel Lozakovich et Alexandre Kantorow : deux géants


D. Lozakovich et A. Kantorow © Agnieszka_Biolik

En additionnant leur âge, Daniel Lozakovich et Alexandre Kantorow n’ont même pas cinquante ans. Et pourtant, ce sont incontestablement deux des plus grands interprètes que l’on puissent entendre actuellement. Ils ont donné, au soir du 19 juillet à l’Église, trois grandes sonates pour violon et piano du répertoire : celle de Franck, la deuxième de Brahms et la première de Schumann. Que se passe-t-il lorsque ces deux très fortes personnalités musicales jouent ensemble ? L’électricité passe, les étincelles crépitent, puis arrive une lame de courant qui nous emporte ; on sent des frémissements, on tressaille de la magie et de la beauté que créent les deux jeunes géants. Leur engagement est tel qu’à aucun moment, on ne peux échapper à leur vision ; nous sommes obligés de suivre le chemin qu’ils prennent pour nous emmener à leur univers. Cette contrée est remplie d’inconnus, nous ne savons pas exactement ce qu’ils vont nous montrer, mais nous pouvons entièrement leur faire confiance. Les surprises qu’ils nous réservent permettent toujours de découvrir encore davantage les œuvres. Par exemple, pour Franck, le pianiste fait resurgir certaines notes à la main droite, là où l’on ne s’y attend pas ; dans Brahms, tout en conservant la densité des propos, ils nous invitent à nous libérer des gouffres, parfois désespérés, des sentiments que le compositeur confie dans les œuvres. Au début de Schumann, des houles de notes, telles les va-et-vient des vagues d’océan, dans lesquelles ils nous embarquent… Le violoniste de 21 ans a une surprenante variation de sons et d’expressions, capable de passer en une fraction de seconde des aigus transparents aux graves abyssales. Le pianiste de 25 ans fait montre d’une concentration ahurissante, incarnant littéralement la musique… ou la musique s’empare de sa personne ? Toujours est-il qu’à la fin du concert, un gémissement qui ressemble à un grondement de terre se fait entendre, avant que les « bravos ! » se déchaînent de partout, transformant l’Église de Verbier en un temple d’extase musicale, d’exaltation du désir artistique.

Trio de choc : Bouchkov-Fung-Fujita


Trio Fujita- Bouchkov-Fung © Verbier Festival

Le violoniste Marc Bouchkov, le violoncelliste Zlatomir Fung et le pianiste Mao Fujita inaugurent, le 20 juillet au matin, la série de trois concerts « Rencontres inédites » consacrées à la musique de chambre. Ils relient le Trio de Maurice Ravel à celui d’Anton Arenski avec une intensité inouïe. Jamais une interprétation n’a révélé autant la construction cyclique de l’œuvre de Ravel. Ils mettent en exergue la profondeur psychologique du compositeur du moment où il a écrit cette pièce, juste avant de partir en guerre. La violence du sentiment d’urgence est exprimée avec évidence, rendant la pièce extrêmement poignante. Le « Panthoum » est joué d’un tempo bien retenu, en marquant chaque temps, voire chaque note, de manière ponctuelle. Un élan exaltant se transparaît dans toute l’œuvre, tout comme dans le Trio d’Arenski. À travers les quatre mouvements écrits par le compositeur russe, les trois musiciens racontent l’histoire d’une vie où les souvenirs se succèdent les uns après les autres. Le désespoir et la lueur d’espoir s’y côtoient, ces deux sentiments s’imbriquant subtilement, exprimés par un violon galvanisant, un violoncelle profond et un piano captivant, pour toucher la corde sensible de chacun. Comme bis, ils proposent le mouvement lent du Trio en ré mineur de Mendelssohn, exprimé sur la même vision : souvenir d’un vécu profond.

Deux autres générations de chambristes

Aux côtés de ces jeunes musiciens, des vétérans donnent un exemple. Augustin Dumay et Sergei Babayan s’imposent avec un jeu plein de dignité. Ils transmettent sur scène une longue expérience d’interprètes, par les touchers, par les gestes mais aussi par les savoir-faire scéniques. Dans la 18e Sonate en sol majeur de Mozart et dans la 10e de Beethoven, ils montrent à quels moments il faut de l’accent tonique et à quels autres une élasticité. Dans la Sonate de Janacek, les caractères folkloriques sont traités parfois avec une miraculeuse brutalité souple.


A. Avital et Molos © Victoria Okada

Au matin du 21 juillet, le mandoliniste Avi Avital et le guitariste Miloš concoctent un programme Bach-Glass agrémenté d’Albéniz, de Falla, de Sollima et de Duplessy. Un mouvement de Bach (Concerto en ré mineur, Partita, Suite anglaise, Clavier bien tempéré) et une pièce de Glass (Poet Act, Opening, Etude) s’enchainent presque sans interruption, suggérant parfois une proximité inattendue entre les deux compositeurs. Dans ce concert figure une seule pièce originale pour guitare et mandoline : la Sonate du compositeur français Mathias Duplessy (1972-). D’une structure classique, l’œuvre explore toutes les techniques des deux instruments, insérant des spécificités stylistiques comme le flamenco par exemple. En excellents complices, les deux musiciens se plaisent à être sur scène pour partager la beauté et la passion.

« Partager » — c’est le mot qui caractérise le Verbier Festival : le partage de la musique sur scène, entre les musiciens et le public, entre les jeunes « apprentis » de l’Académie… C’est une histoire de famille, de partages amicaux entre les générations.

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Le Festival se poursuit jusqu’au 31 juillet et un grand nombre de concerts sont retransmis en direct sur Medici.tv puis en replay.

Photo : © Agnieszka Biolik